La Conjuration de la peur
(Extrait 1)


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Comment on a pu en arriver là, donc ? Comment ? Pourquoi ? D’abord, d’abord il y a le premier effet Kiss pas cool :

Anarchie a vaincu
Ça rime avec "On l’a dans l’cul"
Peut-être que c’est les mélanges, y’avait pas qu’du rouge, on vit un lendemain d’cuite
Pourtant ‘l’était belle l’ivresse des idéaux libertaires d’68
Mais y’s’sont pervertis, pour au moins trois raisons
La première, c’est qu’les bourgeois, gagné ! c’est comme les cochons
J’mets quand même un bémol, après Brel je cite Debronckart
Les soixante-huitards au moins ont fait leur devoir, écrit un peu d’histoire
Avant de dev’nir vieux, moins vigilants, moins combatifs
Et puis rangés, prudents, moins sensibles au radical, à l’excessif
Ça c’est pour la plupart, parc’ qu’la deuxième raison
C’est qu’les meilleurs d’entre eux, non ! j’déconne ! vire ce mot, c’est pas l’bon
Disons leurs chefs ou leurs leaders, les plus "doués pour la vie"
Ont tout renié, se sont vendus, suffisait juste d’y mettre le prix
À croire, mais j’m’y r’fuse, que c’est inhumain que des idées pures et sincères
Soient portées par des gens désintéressés, purs et sincères
Mais il y a pire encore, je sais, c’est à désespérer
Faut qu’j’vous dise la troisième raison, celle-là ça m’fait mal de l’avouer
C’est que l’idéal libertaire est aristocratique,
Soyez certains que je l’regrette et qu’je n’parle pas d’naissance ou d’titres
De race, de culture ou d’thune, je dis juste que socialement la liberté
N’peut pas exister sans morale, sans exigence, sans responsabilité
Ou sinon l’anarchie, qui à mes yeux est un joli mot
Devient l’anarchie comme l’entend chacun, c'est-à-dire le chaos
Un monde où les plus forts, les plus nombreux, les plus malins
J’veux dire les crapules les plus dégueulasses gagnent toujours à la fin
Alors ils ont gagné et ils ont perverti
L’un après l’autre tous les progrès que 68 avait conquis
Tiens, r’garde, on a sevré le peuple de son opium monothéiste
Mais la nature qu’à horreur du vide a r’mis un culte polythéiste
Le dieu des baskets, c’est Nike, celui des obèses, c’est McDo et Coca
Celui des trisos, Universal et l’dieu des dieux c’est l’Grand Genhar
La messe c’est l’samedi après-midi, le curé c’est la pub, la croix c’est un Caddie
Égoïsme et matérialisme sont les deux mamelles d’cette liturgie
Ben ouais, la liberté c’est la liberté d’consommer et
D’afficher qui ont est, enfin, à quelle "tribu" on veut s’identifier
Et puis après la r’ligion, on a eu la peau de l’éducastration
Ce dressage normatif qui apprend aux gosses la soumission
Mon fils tu s’ras soldat et ma fille tu s’ras mère
Devant ton mari et ton chef, faudra obéir et te taire
Mais maint’nant qu’ils ont l’choix, ils pensent toujours "mère ou soldat"
Et s’ils obéissent plus, c’est qu’ "C’est saoulant d’faire un effort, z’y va !"
Génial ! Quel progrès ! Mais s’ils sont pas ou mal élevés
Ils restent au ras du sol à croupir dans la facilité
Incultes et faignants, qu’écrivent et parlent en SMS
Mais comme le langage est l’vecteur d’la pensée, ils pensent en SMS
Et les plus méchants qui y’a cinquante ans arrachaient les ailes des mouches pour s’marrer
Maint’nant y t’flinguent juste pour voir : À bas Flytox ! Viv’ Zyklon B !
Et puis y’a l’humour, là j’plaide coupable, au moins complice
On s’est foutu d’la gueule de tout, d’l’État, d’l’armée, de la police
De la politique, des idées, des artistes, d’la culture, mais c’était pas pour rire
Fiers d’être iconoclastes, on a fait not’ boulot, c'est-à-dire affaiblir
Toutes les autorités, tous les pouvoirs, pour dire "Voyez ! C’qu’est censé être en haut
Ça n’doit pas nous suffire, on mérite de viser l’Grand et Beau !"
Mais c’qu’a été compris, c’est "Si c’qu’est haut est bas, alors c’est plus facile d’viser tout
d’suite en bas"
Et on est arrivé à la Star Ac', à Wikipédia
Et à c’que Zab’ appelle l’Deuxième degré zéro
Beigbeder communiste, la faim dans l’monde, au s’cond degré tout est rigolo
Mais c’qu’est pas rigolo, c’est comment l’porno a dévoyé
Un par un les acquis qu’la libération sexuelle a apportés
D’un désir de plaisir, on est passé à la frustration des pulsions
Du r’jet d’la morale réac, on s’est soumis une fois d’plus au pognon
Du plaisir de la femme, reste qu’un travail d’actrice
Et d’l’imagination, d’la sensualité, un process normatif
Si tu recules, si tu recules, comment veux-tu, comment veux-tu qu’on aille aut’ part qu’au
 Moyen Âge
À la ceinture de chasteté, le voile, l’excision, le mariage
Forcé ?

Oh ! Mesdemoiselles, mesdemoiselles, si vous saviez comme je vous plains de vous sauter ces petits branleurs élevés au porno ! Oh ! Ça doit être terrible ! Enfin, non, justement, ça ne doit pas être terrible… du tout.

Mais la plus grande des perversions, on la doit à la bande FM
Quand j’pense que l’but c’était d’créer des radios libres, yo ! j’ai la haine !
J’comprends plus rien aux maths, cent fois plus de radios, c’est dix fois moins d’choix

Bon alors, déjà, l’histoire de l’entropie qui diminue tout à l’heure, c’était limite, mais là, franchement, je me demande si notre époque éminemment raisonnable est si rationnelle que ça.
Digression. Nous verrons d’ailleurs tout à l’heure de nouveau (car la répétition est la base de la pédagogie) que deux mots qui se ressemblent (comme raisonnable et rationnel) peuvent avoir deux sens absolument contraires. Fin de la digression.
Oui donc, je me demande si notre époque éminemment raisonnable est si rationnelle que ça. En tout cas, à défaut de rationnelle, il y a une chose qui est certaine, c’est qu’elle est remarquablement, terriblement aussi j’ajouterais si j’osais, réactionnaire, et nous en arrivons au deuxième effet Kiss pas cool, tellement pas cool d’ailleurs qu’on va couper le sitar et les baglamas, qu’on va virer les percus, et qu’on va mettre de la batterie et des guitares saturées partout.

J’vais encore vous parler d’physique, et d’physique qui marche pas
(...)